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Comment le commerce européen de poisson russe à chair blanche continue de prospérer, malgré 12 années de sanctions 7 minutes

  Oct 14, 2026

Compte tenu des tendances internationales complexes caractérisant le commerce mondial des produits de la mer, il n’est pas surprenant que l’origine, le parcours et le prix du poisson soient tous influencés par les événements politiques. Suite à une douzaine d’années de tensions croissantes entre Bruxelles, Moscou, Pékin et Washington, la capacité d’adaptation du commerce a rarement été plus importante. 

D’ailleurs, le secteur où cela apparaît peut-être le plus clairement en Europe est celui du commerce de poisson à chair blanche. Pour son approvisionnement en poisson à chair blanche, l’UE dépend à 94 % des importations, un taux réellement impressionnant. Pourtant, le secteur a dû s’adapter face à une série croissante (mais en aucun cas handicapante) de sanctions découlant d’une dégradation des relations entre la Russie et l’UE depuis une dizaine d’années.

Bien que la flexibilité de la chaîne d’approvisionnement en produits de la mer permette à des aliments de base, tels que le cabillaud et le colin, de toujours figurer en bonne place dans les menus européens, la manière dont cela est encore possible trouve ses origines dans une histoire fascinante.

Une époque sans tensions

En 2014, le commerce des produits de la mer entre la Russie et l’Europe était fluide et conséquent : les sprats, sardines, saumons, crevettes et maquereaux étaient exportés vers l’est, tandis que l’Europe absorbait d’énormes quantités de cabillaud et de colin d’Alaska en provenance de Russie.

Ensuite est arrivée l’annexion de la Crimée par la Russie, qui a été rapidement suivie de sanctions imposées par Moscou aux produits de la mer européens (en 2024, pas un seul produit de la mer européen destiné à la consommation humaine n’a été exporté vers la Russie), bien que les importations dans l’autre sens aient continué à un rythme soutenu.

Intensification des sanctions : une approche en quatre étapes

Bien que les importateurs européens de produits de la mer aient été confrontés à de nombreuses menaces d’interdiction formelle portant sur le poisson à chair blanche en provenance de Russie, dans la réalité, la situation est bien plus nuancée, et cela grâce en grande partie à l’appétit insatiable du continent pour les produits de la mer essentiels tels que le colin, l’églefin et le cabillaud.

Deux mois après le début de l’« opération militaire spéciale » en Ukraine lancée par Vladimir Poutine, l’UE a riposté en imposant son propre paquet de sanctions qui instaurait une interdiction d’importer le caviar et les crustacés russes.

Toutefois, malgré les tensions grandissantes, l’UE a importé plus de 200 000 tonnes de produits de la mer russes en 2022, pour une valeur avoisinant le milliard d’euros, établissant ainsi un nouveau record. Même si ces chiffres ont pu en étonner plus d’un, cela reflète la différence d’attitude de l’UE vis-à-vis des produits de luxe phares de la Russie, et vis-à-vis du cabillaud et du colin, ces derniers étant considérés comme des matières premières essentielles pour le secteur européen florissant de la transformation des produits de la mer.

Malgré l’importance du poisson à chair blanche russe, la guerre s’éternisant, l’UE a progressivement tenté d’exercer une plus forte pression économique sur Moscou et, en 2024, la Russie a été exclue des contingents tarifaires autonomes de l’UE. Par conséquent, les produits de la mer ont été frappés par des droits pleins à l’importation (équivalant à 13,7 % pour les filets de colin d’Alaska surgelés et à 7,5 % pour les filets de cabillaud, d’églefin et de lieu noir surgelés) : une mesure fiscale dont beaucoup craignaient qu’elle ait un impact significatif sur les prix des poissons à chair blanche au sein de l’UE.

Cependant, alors que cela s’est traduit par un recul des importations directes, le flux de poisson à chair blanche s’est poursuivi, même s’il faisait en grande partie un détour, puisque les captures russes transformées en Chine sont autorisées à entrer en Europe en qualité de produits d’origine chinoise, conformément aux réglementations internationales. Entre-temps, les navires de pêche russes disposaient toujours de l’autorisation de débarquer leurs captures dans les ports de Kirkenes, Båtsfjord et Tromsø situés au nord de la Norvège, ce qui équivalait en 2024 à près de 80 000 tonnes de cabillaud, d’églefin et de lieu noir.

L’année suivante a eu lieu le lancement de la troisième phase de sanctions : des navires appartenant à deux des plus grands exportateurs russes de produits de la mer se sont vu interdire l’accès aux ports et aux eaux de l’UE suite aux allégations sur leur implication dans une campagne de surveillance orchestrée par l’État russe. C’était la première fois que des navires provenant d’entreprises individuelles de pêche russes étaient interdits d’accès aux ports et aux eaux de l’UE pour des motifs sans rapport avec la pêche.

Plus récemment, dans une tentative d’endiguer le flux d’euros vers Moscou, le cabillaud et le colin d’Alaska provenant de Russie ont fait l’objet d’une proposition de nouvelles sanctions, Ursula von der Leyen ayant publié un communiqué décrivant la pêche comme « l’un des derniers grands secteurs non soumis à des sanctions ». Le 9 juin 2026, des restrictions plus sévères concernant les produits de la pêche en provenance de Russie ont été proposées, parmi lesquelles une interdiction totale du cabillaud russe à compter de 2028 et une réduction progressive pour le colin d’Alaska, avec un volume d’importation initialement plafonné à la moyenne de 2023-2025, puis réduit tout d’abord à 75 % et ensuite à 50 % de la moyenne, selon les rapports du secteur.

Six semaines plus tard, le paquet de sanctions a été adopté mais, chose étonnante, étant donné la position antérieure d’Ursula von der Leyen, les produits de la mer n’en faisaient pas partie.

Pourquoi cette volte-face ?

Compte tenu de l’importance des 179 000 tonnes de produits de la mer que l’UE importe directement depuis la Russie (selon les chiffres de l’EUMOFA pour 2024), il n’est peut-être pas surprenant que cette proposition n’ait pas recueilli l’approbation unanime des 27 États membres de l’UE.

D’après de récents chiffres du secteur, la Russie a fourni 66 000 tonnes de filets de colin d’Alaska surgelés à l’UE au cours du premier semestre 2026, ce qui représente 51 % des importations européennes de ce produit, contre 44 % l’année précédente. En réalité, il n’existe tout simplement pas de volume de remplacement disponible si la Russie venait à être mise sur liste noire : les quotas de cabillaud norvégien de la mer de Barents restent sous pression, tandis que la plupart de la production de colin d’Alaska en provenance des États-Unis est déjà réservée.

Si l’UE se voyait refuser l’accès aux ressources en poisson à chair blanche provenant de Russie, l’important secteur allemand de la transformation des bâtonnets de poisson serait fragilisé. À l’instar des consommateurs portugais pour qui le bacalhau est une institution nationale. Par ailleurs, les Pays-Bas, la France et la Pologne, qui sont tous de grands consommateurs de poisson à chair blanche, ont également exprimé des réserves.

Pression apolitique

Néanmoins, la possibilité que l’UE intensifie ses restrictions commerciales n’est en aucun cas le seul facteur susceptible d’impacter la demande occidentale en poisson russe à chair blanche. En effet, pendant que Bruxelles débattait du niveau de sanctions à imposer au cours de l’été, se déroulait une bataille parallèle, laquelle avait démarré sur la côte ouest de l’Amérique du Nord.

Tout a commencé le 30 juin 2026, lorsque l’At-sea Processors Association (l’association professionnelle de Seattle représentant la flotte américaine de navires-usines dans la mer de Béring orientale) s’est formellement opposée à la perspective que la pêche russe au colin d’Alaska dans la mer de Béring occidentale obtienne une recertification du  Marine Stewardship Council (MSC).

Le lendemain, le commissaire de l’ Alaska Department of Fish and Game a rejoint le combat, accusant le MSC de « blue washing » sur les produits de la mer russes et écrivant au PDG du MSC afin de lui demander de suspendre cette recertification.

Cette objection a été jugée recevable par l’arbitre indépendant en raison d’un certain nombre de problèmes potentiels, dont la stratégie de contrôle des captures et les prises accessoires de saumons de la pêcherie. Toutefois, l’arbitre a depuis expressément indiqué que la recevabilité ne préjugeait pas de l’issue de la procédure et qu’aucune décision définitive n’avait été prise : le certificat qui était censé expirer le 5 juillet 2026 a été prolongé jusqu’au 30 décembre 2026, tandis que l’examen de la procédure d’objection se poursuit.

Cependant, dans le cas où la pêcherie russe de colin d’Alaska venait à perdre sa certification MSC, les volumes considérables qu’elle débarque (287 000 tonnes selon les données 2024 du MSC) seraient également privés d’accès à de nombreux marchés clés en Europe.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Bien que la proposition de l’UE d’interdire totalement les importations de poisson à chair blanche russe ait été suspendue, elle n’a pas encore été retirée et, si le conflit en Ukraine devait se poursuivre, rares sont ceux qui parieraient contre l’élaboration d’un nouveau paquet de sanctions qui pourrait bien inclure les produits de la pêche russes. De même, le fait que la pêche au colin d’Alaska dans la mer de Béring occidentale obtienne ou pas la recertification MSC aura probablement un impact considérable sur le commerce européen de poissons à chair blanche.

Quoi qu’il en soit, l’évolution des sanctions prises à l’encontre de la Russie depuis 2014 rappelle opportunément la façon dont le secteur des produits de la mer doit continuellement s’adapter et réagir aux perturbations, qu’il s’agisse des propositions tarifaires erratiques de Trump ou des restrictions s’appliquant au trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Néanmoins, l’interdiction totale des poissons à chair blanche en provenance de Russie étant évitée, Pittman a l’intention de maintenir ses circuits d’approvisionnement ouverts, indépendamment des événements géopolitiques de plus grande ampleur.

De plus, afin de nous prémunir contre d’autres perturbations, nous nous engageons également à maintenir un portefeuille de fournisseurs issus de différents pays, tout en veillant à rester transparents quant à l’origine des produits et au lieu où ils ont été transformés.

Par ailleurs, le règlement européen relatif aux contingents tarifaires autonomes expire le 31 décembre 2026, sans qu’aucune alternative n’ait été proposée ou adoptée pour l’instant. Dans le cas où l’UE ne parviendrait pas à le remplacer, les contingents tarifaires à taux nul prendraient fin pour tout le monde, une décision qui pourrait probablement avoir des conséquences encore plus importantes que n’importe quel paquet de sanctions pris à l’encontre des produits de la mer russes à ce jour.


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